Musique et peinture III

 

 

7 - Lied VII – sur mon cœur sur mon sein*

 
Le texte d'Albert von chamiso*

 

Sur mon cœur, sur mon sein,

Toi, ma joie ! Toi ma félicité !

 

Le bonheur est l'amour, l'amour est le bonheur,

Je l'ai dit et je ne m'en dédis pas.

 

Je me croyais comblée,

Mais ne connais qu'aujourd'hui la vraie joie.

 

Seule celle qui soigne aime

L'enfant qu'elle nourrit.

 

Seule une mère sait

Ce qui s'appelle amour et bonheur.

 

Oh, comme je plains l'homme

Qui ne peut connaître les joies de la maternité !

 

Toi, mon cher, très cher ange,

Tu me regardes et tu souris !

 

Sur mon cœur, sur mon sein,

Toi, ma joie ! toi ma félicité !

 

Analyse

 

C'est la naissance : plus de joie et plus rapide au piano il n'y a plus de soutient mélodique mais des accords arpégés en doubles croches. Les accords plaqués du prélude annoncent presque les cris du bébé, c'est une autre atmosphère. La tonalité principale du Lied est ré majeur, encore une tonalité gaie avec un début toujours sur la dominante comme une continuité et non un début sur la tonique.

 

 

8 - Lied VIII  – pour la première fois tu m'as fait mal*

 

Le texte d'Albert von chamiso*

 

Pour la première fois tu m'as fait mal,

Très mal.

Tu dors, homme cruel et sans pitié,

Du sommeil de la mort.

 

La délaissé regarde autour d'elle,

Le monde est vide.

J'ai aimé et vécu,

Je ne suis plus vivante.

 

Je me retire en moi-même,

Le voile tombe.

Là, je t'ai encore, avec mon bonheur perdu,

Toi, mon univers !

 

 

Analyse

 

La mort. Presque pas de note – on passe de la naissance au veuvage. Si le piano est l'homme, là il est peu présent. Seuls quelques accords comme un flou. postlude pianistique sur «toi mon univers » le piano reprend la musique du Lied I. La tonalité principale est ré majeur avec un début sur la dominante (la). constante pratiquement sur la tonique avec un faible ambitus comme si l'on entendait les lamentations de cette jeune femme, comme un figuralisme, elle pleure, les notes descendent.

 

9 - Interprétation du poème de chamiso par chamiso :

 

Pour chamiso, la femme est soumise à l'homme dans chacun des poèmes tous ses actes sont des actes d'abnégation. On pourrait penser de prime abord qu'il s'agit d'un mariage heureux, tendre et passionné, mais en fait le cycle exprime paradoxalement une âme en isolement total .

 

            Je pense que pour Schumann, et certainement aussi pour Maurice Denis, profondément croyant et amoureux de leur femme, le poème à été pris au niveau des sentiments amoureux . Bien que le caractère impulsif et excessif de Schumann pourrait laisser supposer qu'il se rapprochait de la vision de chamiso.

 

 

C'est un poème mystique par excellence. Dans le premier poème l'homme est comparé au soleil « plus brillante » presque au Christ qui « se dresse » devant elle. Il lui indique le chemin dans «  la plus profonde nuit »…

 

Dans le second poème, le soleil est devenu «étoile ».

Dans le troisième poème, elle ne sait pas si elle est digne de mériter cet amour «comment parmi toutes A-t-il pu me choisir » …  dans le cinquième Lied lorsque les sœurs aident «a bien parer » il s'agit là encore d'une référence biblique. L'anneau du quatrième Lied est encore une boucle, un attachement à l'homme, même l'enfant qui va naître est «ton image du berceau qui me sourira ». La femme s'efface totalement.

 


N'oublions pas non plus le climat tendu dan lequel vivait Schumann à cette époque, entre Wieck et Schumann pour pouvoir épouser Clara, sa bien aimé, la femme dévouée. Le cycle exprime la naissance de leur amour, les enfants, la mort trop rapide de Schumann. Réponse à un beau-père tyrannique. Oui notre amour est beau et pur. C'est en fait Clara qui parle à son père de Schumann : «  lui, le plus noble de tous », «si tendre », «si bon », «esprit clair », «je ne vois que lui ». Même si notre mariage est «lointain » il est «sublime ». On pourrait croire qu'elle le supplie : «  «  va, va ton chemin » et «dédaigne mes prières silencieuses »… » Je serais heureuse…

 

C- Maurice Denis, sa vie, son œuvre au sein des nabis

 

De gauche à droite :

Roussel, Vuillard, Coolus, Vallotton.

 

Maurice Denis peintre et théoricien français est né en 1870. C'est à l'école des beaux- arts, alors âgés de 17 ans, qu'il fait une rencontre qui s'avérera déterminante.  En effet sa rencontre avec le peintre Paul Sérusier (9) (de 6 ans son aîné), lui-même ami de Gauguin va donner naissance à un groupe de peintres «les nabis (10) » (1890-1900) qui s'inspireront du symbolisme syncrétique de Gauguin. Maurice Denis sera le théoricien du groupe et définira leur art de la manière suivante : « Une peinture, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». Ils feront l'apologie des nombreuses valeurs traditionnelles dont l'amour familial. C'est en 1890 que Maurice Denis publie le manifeste du style nabi Définition du Néo-traditionnisme pour permettre au public une meilleure compréhension de leur nouvel art. Le travail de Maurice Denis évolua vers un certain classicisme où la décoration monumentale ne lui faisait pas peur. Il décora ainsi de nombreux édifices notamment certaines chapelles du Vesinet (78), sur des thèmes musicaux. Il fut aussi le créateur des ateliers d'Art sacré. Maurice Denis a tout de l'artiste post romantique de l'époque, très actif au sein du groupe des peintres des nabis, il est aussi très apprécié du milieu littéraire et musical parisien du moment, et ses nombreuses correspondances, avec des grands compositeurs tels que Claude Debussy, Ernest Chausson, Alfred Cortot, Serge Diaghilev ou encore Vincent d'Indy, en sont le témoignage.

 

 

D -  Analogie Lied et ensemble décoratif de Maurice Denis

 

 

L'oeuvre de Maurice Denis que nous allons comparer avec le cycle de Lieder de Schumann, est un ensemble décoratif. C'est le grand amateur d'Art Siegfried Bing (11) en 1895 qui lui commande une chambre à coucher, pour l'inauguration de sa galerie d'art nouveau. Il existe deux versions de cet élément décoratif : la première version est datée de 1895 et  la deuxième version fut  réalisée en 1922. Deux versions, deux femmes. En effet, sa première épouse figurait sur le tableau de la première version et lorsqu'il a épousé Elisabeth Bradol, issue de la Scola Cantorum de Milan, en 1921 il a remplacé le visage de sa première femme par celui de la deuxième. L'intitulé de cette œuvre est assez long : L'Amour et la vie d'une femme d'après le cycle de Robert Schumann.

 

Rappelons que celui de Robert Schumann est : Fraueliebe und Leben (l'amour et la vie d'une femme). Il reprend le titre exact en français mais en plus, il insiste sur le fait que c'est d'après le cycle de Robert Schumann. Il aurait très bien pu prendre le même titre sans que l'influence soit celle des lieder de Schumann. Mais nous savons que le peintre a une souvent l'occasion d'entendre ces Lieder par ses deux femmes d'une part et aussi (12) d'autre part parce qu'il possédait sa propre partition du cycle musical qu'il jouait ou que sa première épouse, pianiste, jouait. Ou peut-être avait-il entendu ce cycle dans les nombreux salons de la capitale qu'il fréquentait, ou encore chez Ernest Chausson chez lequel il avait peint plusieurs plafonds.

 

La seconde version de cet ensemble décoratif est actuellement conservée au Musée Départemental Maurice Denis Le prieuré de Saint Germain-en-Laye (78). Il est composé de 7 panneaux de taille rectangulaire sauf les derniers. Tous sont peints dans des tons pastel et les tons bleu gris. Tout est presque pareil, pâle, sans relief comme la musique. Sa technique est la détrempe (13) sur toile, c'est un procédé pictural très mat. Le titre qu'il donne à cet ensemble décoratif est long : l'amour et la vie d'une femme d'après le cycle de Robert Schumann. Avec ce titre on voit que Maurice Denis avait compris le cycle et qu'il a essayé de conserver ce cycle dans ces peintures.

 

Il existe 7 panneaux pour 8 lieder et 9 poèmes dont voici les titres :

 

Panneau 1 :      La Couronne de Fiançailles dont les dimensions sont les suivantes :

0.53m x 2.197m

 

Panneau 2 :      Le Mariage dont les dimensions sont les suivantes : 0.53m x 3.41m

 

Panneau 3 :      La Broderie devant la Mer dont les dimensions sont les suivantes :

0.53m x 2.32m

 

Panneau 4 :      La Naissance dont les dimensions sont les suivantes : 0.53m x 1.96m

 

Panneau 5 :      La Cueillette des Pommes ou l'enfance dont les dimensions sont les suivantes : 0.53m x 2.00m

 

Panneau 6 :      La Prière du Soir dont les dimensions sont les suivantes : 0.53m x 0.94m

 

Panneau 7 :      Les Colombes dont les dimensions sont les suivantes : 0.53m x .85m

 

1 - Rapprochement thématique et expressif

 

 

 -    le cycle musical comporte huit Lieder l'ensemble décoratif est composé de sept panneaux

-         Il n'y a pas forcément de correspondances tel panneau tel lied.

-         La technique utilisée par Maurice Denis (la détrempe sur toile) pour peindre ses toiles donne un aspect mat et uniforme à l'ensemble tandis que les Lieder possèdent une structure et un climat propre à chacun, comme nous l'avons vu précédemment.

-         Les nuances, de gris bleu, utilisées par le peintre confèrent un caractère neutre à l'ensemble tandis que les Lieder ont  plus de vie.

 

Mais si quelques point diffèrent, Maurice Denis en nommant son œuvre «d'après le cycle de lieder de … » nous incite à réfléchir sur la correspondance entre les deux œuvres et leurs créateurs. Car si une comparaison est possible entre les œuvres c'est que les hommes eux-mêmes sont en étroite relation, non pas parce qu'ils étaient amis, mais par leurs traits de caractères communs.

 

Tout comme le poème d'Adalbert von Chamiso, Maurice Denis raconte la vie et l'amour d'une femme dans son ensemble décoratif. Mais plusieurs Lieder peuvent correspondre à un seul panneau.

 

Panneau 1 : La Couronne de Fiançailles avec lied I : Depuis que je l'ai vu

 

 

Trois femmes vêtues de blanc (pureté). Dans beaucoup de peintures de Maurice Denis, les femmes sont vêtues d'une mousseline blanche : Avril, huile sur toile, 1891, l'échelle dans les feuillages, plafond peint 1892, Avril, 1894, plafond peint pour Ernest Chausson .La jeune femme est allongée au centre du panneau et semble dormir ou rêver : « Comme dans un rêve éveillé » ? On peut se demander si les jeunes filles à gauche du panneau sont réellement présentes ou si elles font partie du rêve de la femme : en tout les cas, la jeune femme ne s'en occupe pas : « Les jeux de mes sœurs, ne m'intéressent plus ».

 

Les colombes présentes sont, elles aussi, des éléments présents dans d'autres peintures de Maurice Denis : Terrasse à Fiesole,1899, plafond pour Ernest Chausson. Pour Maurice Denis, les colombes sont le symbole de l'amour, on a donc ici un rappel thématique avec le poème. Les jeunes femmes sont dans un jardin. Le jardin, la nature, les forêts, autres thèmes de prédilection de Maurice Denis : Il a beaucoup peint les saisons, la légende de saint Hubert…

 

On retrouve le même calme dans le poème et le panneau – même caractère de berceuse. La jeune femme à les yeux clos : « Depuis que je l'ai vu, j'ai l'impression d'être aveugle ».  Le poème commence et termine avec la même phrase. Le panneau  est quasiment identique à droite et à gauche.

 

Les mêmes impressions de calme et de douceur se dégagent du lied I et du panneau 1. Le rythme du Lied I : noire/noire pointée/croche/noire le positionne dans une berceuse que l'indication de mesure en ¾ accentue.

 

 

 


Maurice Denis peintre très inspiré par le thème de l'élévation spirituelle et très croyant,  tout comme Schumann, a peint beaucoup de choses sur ce thème. Pour lui l'arbre ou les lignes verticales symbolisent cette élévation .  On trouve aussi représentant cette élévation, la couronne et les bras tendus vers le haut des femmes comme la partition. 2ème système élévation sur «wie in wa » et les notes la-si-mi reprennent la courbure du bras. Ou plutôt le bras reprend la courbure des notes. Mesures 7-8 et 9-10.

 

Autre correspondance dans les courbes expressives musicales et picturales : la jeune femme allongée et la ligne mélodique dans le Lied mesures 11 à 15.

 

Les notes suivent la courbure de la taille de la jeune femme. Lorsqu'il n'y a plus de jeune femme, il n'y a plus de notes : silence et pause.

 

Il y a un liseré bleu tout au long du panneau qui va de gauche à droite. En fait, il ne commence pas et ne finit pas. Peut-être le chemin de la Vie ? Il se situe au milieu du panneau et quand il arrive au niveau de la femme suit ses courbes. Tout comme le prélude et postude pianistique Il suit la courbe de la femme, car quand elle chante il est là aussi et fait le soutient mélodique.

 

Vers 1890 il a écrit quelques théories sur l'art et la valeur artistique «on cherche un mouvement, une forme à la valeur artistique ». Ces œuvres sont donc bien souvent dans cette optique de recherche artistique.

 

Panneau 2 : La mariage  avec les Lieder IV et V

 Le titre évoque les deux Lieder consacrés au mariage à savoir le Lied IV et V.

 

Nous retrouvons encore une fois la couronne de fleur qui symbolise l'anneau du mariage déjà annoncé dans le panneau 1 avec la couronne de fleur.  Dans le texte de chamiso Lied IV « toi bague que j'ai au doigt ». Lied IV avec sa forme rondo.

 

Nous voyons sur la gauche deux mariées. On met un voile sur la première. Sur la droite nous voyons des jeunes femmes qui tendent les bras et montrent un chemin avec une marre aux oiseaux. Chez Maurice Denis, la marre avec les oiseaux sont des symboles de la virginité.

Les deux mariées peuvent exprimer le passage de l'enfance à l'adulte, celle à qui l'on met le voile est la mariée, l'autre est encore la communiante…

            Il n'y a pas vraisemblablement de correspondance entre le Lied III et un panneau, mais il se trouve aussi dans les thèmes de l'élévation du panneau I avec les courbures des bras, l'arbre.. ; et dans le panneau 2 avec les bras des jeunes filles qui montrent le chemin et dans le texte d'Albert de chamiso « et m'élever jusqu'à lui ».

            La mariée qui se déplace vers la droite, vers ses sœurs, dans le texte Lied V « aidez-moi, ô sœurs amies a me bien parer ». elle va vers le chemin en passant devant la marre aux lys. Le chemin est très souvent présent dans les tableaux de Maurice Denis.(14).

 

                Il y a plus de personnages dans ce panneau : la joie est là présente on imagine moins de calme, plus de bruit…(accord en accompagnement au piano)

 

Panneau 3 : la broderie devant la mer –Lied VI

 

C'est la grossesse, la broderie c'est toujours long, comme les neuf mois de grossesse. Nous ne voyons pas encore d'enfant sur le panneau. Plusieurs éléments suggèrent le mouvement, le bateau, la mer. L'eau est présente, comme le liquide amniotique. L'envol de l'oiseau symbolise l'annonce qui sera faite, les pigeons voyageurs. La mer est présente dans le texte : «  les larme que je verse, je pleure… » la jeune femme est heureuse et triste, elle a tellement pleuré qu'elle a engendré la mer. Le bateau que l'on voit est le symbole de l'attente, on pense bien évidemment à toutes les femmes de marins qui attendent leur mari. Ici c'est l'attente de l'enfant. la tonalité du Lied en ré mineur montre bien cette tristesse.

 

Panneau 4 : La naissance -  Lied 7 : sur mon cœur sur mon sein

 

C'est depuis le début, le seul panneau qui se trouve en intérieur, les autres panneaux montraient des paysages, des jardins, la mer, ici nous sommes dans une chambre. Tout l'espace est rempli, le papier peint, la moquette, les tapisseries les personnages…8 personnages sur le panneau. Plein de personnages, plein de décors, plein d'activités suite à la naissance. Accords arpégés en double croches dans le Lied. Même climat. « sur mon cœur sur mon sein » le bébé est dans les bras de sa maman. « comme je plains l'homme qui ne peut connaître les joies de la maternité » aucun chemin, aucun liseré indiquant la présence masculine, et tous les personnages présents sur ce tableau sont des femmes. Dans le Lied, il n'y a pas non plus de soutient mélodique au piano. La voix et le piano sont différents au niveau rythmique et sons.

 

Panneau 5 : La cueillette des pommes ou l'enfance

 

Il n'y a pas vraiment de correspondance avec un Lied précis. Il montre tous les Lieder à la fois, puisque tous les âges de la vie sont représentés : l'enfant, la jeune femme, la mère, la femme d'âge mur…c'est le cycle de la vie.

Il y a deux titres au panneau : la cueillette des pommes ou l'enfance. on pourrait donc interpréter ce panneau de deux manières.

1 – l'enfance du bébé né précédemment et les joies de la cueillette des pommes que nous avons tous fait enfant, les compotes de pommes des grands-mères…

2 – la cueillette des pommes- Maurice Denis étant très croyant et connaissant bien la bible a-til voulu sous entendre la pomme du jardin d'éden, la tentation, l'adultère jamais consommé ? cela se rapprochement assez du sens biblique et mystique souhaité par chamiso.

 

Panneau 6 : La prière du soir – Lied VIII : Pour la première fois tu m'as fait mal
 
Jusqu'à présent les panneaux avaient tous la même taille, ici nous avons un format plus carré. Il y a une rupture entre le panneau 5 et 6 comme la rupture du texte. Rupture du format qui passe des dimensions 0.52 x 1.972 pour le panneau précédent aux dimensions de 0.53 x 0.94 pour ce panneau. Panneau plus petit comme la vision de la vie qui rétrécit, comme la famille qui a réduit. Rupture au niveau des personnages, nous passons de huit personnages à deux. Rupture au niveau de la dynamique de l'ensemble, dans le panneau précédent, les femmes sont en mouvement, ici elles sont statiques et leurs gestes semblent suspendus.
 
 La mère et la fille (15) sont seules dans une chambre, le voile du lit semble rappelé les tentures noires du deuil, sont-elles en train de veiller un mort ? la mère semble en position pour la prière, en état de douleur et la couleur de la robe est plus foncée que la couleur des robes qu'elle portait dans les autres panneaux. C'est le deuil annoncé. On voit le lit présent dans le Lied  VIII « tu dors, du sommeil de la mort », « le voile tombe », « le monde est vide », seulement deux personnages sur le tableau. « Le monde est vide », il n'y a que la mère et la fille, pas de sœurs amies, seules avec leur souffrance. Le poème est sombre, le peintre nous montre un avenir plus réjouissant, une autre perspective avec cet enfant qui regarde droit devant elle, vers l'avenir. aucune présence comme dans le Lied ou le piano est quasi absent, figures de notes longues et par moment quelques accord en fortissimo semble être les cris de douleur de cette jeune maman. Et le rythme croche pointée/double croche rappelle celui d'une marche funèbre

Panneau 7 : les colombes

Encore un panneau qui n'a pas de correspondance avec le cycle de Lieder de Schumann, par contre il correspondrait au 9ème poème de chamiso que Schumann n'a pas souhaité prendre pour son cycle. Ce poème exprime l'apaisement de la veuve, et la mort qui n'est pas une fin en soi. Trois colombes sur le panneau, le père, la mère et l'enfant. Deux colombes sont ensembles, la mère à retrouvé sont bien aimé et l'enfant volera à présent de ses propres ailes. Les colombes sont aussi le symbole de la paix, la paix retrouvé après une vie tourmentée. Nous voyons une fois encore l'arbre, symbole de l'élévation, ici il prend toute sa valeur, l'âme qui monte au ciel chez les croyants… On retrouve le chemin comme dans le premier panneau et le postlude pianistique rappelant le thème du premier Lied fin du Lied 8 montre bien cette boucle musicale et picturale.

 

Ce n'est pas la mort qui intéresse comme dans le requiem de Faure, c'est la figure d'âme. Nous sommes à l'époque romantique : La musique est l'art suprême et la peinture de cette époque est figurative. Alors que les nabis s'échappent du romantisme pictural.

 

Ce dernier panneau est plein de symboles comme les 3 colombes : chiffre 3, la trinité, le père, la mère et l'enfant, le triangle magique, l'esprit de l'homme. 4 troncs d'arbre, le corps de l'homme, l'élévation…La présence du chiffre 7 : les colombes est le septième panneau et les 3 colombes tournent autour des 4 troncs d'arbres. le chiffre 7 symbolise chez Maurice Denis l'univers, la perfection, le sacré.

 

2 – l'importance de l'émotion chez un artiste

 

Maurice Denis disait : « l'émotion est le principe de l'œuvre d'art ». On retrouve dans ces panneaux la même ambiance que dans le poème avec les teintes pastels en demi-teintes…émotion de douceur qui ressort des lieder c'est pourquoi cela est tout doux.

 

Ce peintre se permet plusieurs allusions musicales dans ses œuvres. Et beaucoup d'allusions au lieder de  Schumann, car ses femmes chantaient Schumann et ses filles aussi.

 

            Une autre des œuvres de Maurice Denis peut se rapprocher des compositions de Robert Schumann, la planche de titre s'appelle sur fond de Dichterliebe «amour du poète » lieder composé par Schumann en 1840. On voit la femme de Maurice Denis, Marthe jouant au piano et à sa droite sa sœur, le titre qui sera donné à cette litho «nos âmes ont des gestes lents ».

 

Autre relation avec une autre œuvre de Schumann : le panneau la broderie devant la mère se rapproche aussi du Lied V des Liederkreis opus 39 et du Lied 5 «les nuits étoilées »

on aurait dit que le ciel avait doucement embrassé la terre… » analogie thématique encore une fois.

On peut donc penser que Maurice Denis, dans cet ensemble décoratif, mêle plusieurs références aux Lieder de Schumann. il connaît donc très bien l'œuvre de Schumann pour pouvoir y trouver matière à peindre. Il s'agit de ce que Denis appelait dans le Journal « la machine a association ». Maurice Denis n'a pas voulu traduire en peinture les textes de Chamiso, mais traduire l'émotion ressentie lors de l'écoute des Lieder de Schumann, dans leur intégralité. C'est l'émotion la base de cette œuvre picturale. Maurice Denis ayant donné des noms de mois à certains de ses tableaux comme Avril.. nous pourrions imaginer que le lien émotionnel est Vivaldi, avec les quatre saisons …

 

Il n'y a pas un sujet, mais des sujets et laissons Delacroix conclure notre étude : « C'est selon moi le véritable sujet, l'impondérable et indéfinissable poésie que l'artiste tire de son cerveau et de son cœur, et, dans l'espèce, de son habitus religieux : c'est là ce qui fait la qualité suprême de son ouvrage »(16)

 



Article ajouté le 2008-06-08 , consulté 110 fois

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