d -Musique et peinture (2ème partie)

Matisse
II - Etude de l'œuvre : L'amour et la vie d'une femme
Cette œuvre courte fait partie des nombreux Lieder (6) écrits par Adelbert von Chamiso de Boncourt (7) en 1830 ne sera mis en musique qu'en 1840 par Schumann. Schumann n'a écrit aucun texte, il reprenait les textes des poètes. Des neuf poèmes que comporte ce cycle seulement huit poèmes sont retenus par Robert Schumann en voici les thèmes :
3 - C'est moi l'élue de son cœur
6 - L'annonce de la future naissance
Schumann choisit délibérément de finir sur une note triste tandis que le poème N°9 de Chamiso s'ouvre vers un renouveau. La femme est seule au début dans le Lied I, elle n'a pas encore rencontré son futur époux, et dans le Lied VIII elle l'a perdu, elle est de nouveau seule : Le cycle, la boucle est bouclée.
Chaque poème a sa structure propre. La notion de cycle s'impose surtout par le déroulement d'une histoire. Chacun des poèmes illustre en effet une étape importante de la vie et des amours d'une femme.
Cette notion de cycle est très importante et bien gérée par Robert Schumann. Au niveau harmonique et thématique ils s'enchaînent parfaitement :
- Suivant un ordre chronologique de la jeune femme en passant par l'étape de la maternité et en finissant par le veuvage.
- Un ordre précis dans les tonalités utilisées par le compositeur qui suivent, elles aussi, un ordre précis.
- Dans les dernières mesures du dernier Lied, le compositeur réintroduit le thème du premier Lied dans l'accompagnement piano : c'est l'idée de commencement et de fin, d'une fin qui recommence … la boucle est bouclée… le cycle est fait.
- L'ensemble possède une cohésion parfaite, néanmoins le compositeur a dû traiter chaque Lied différemment au niveau musical (tempo, nuances, silences, staccato, legato, figure de notes longues ou brèves…) pour se rapprocher au mieux des sentiments exprimés dans l'ensemble poétique.
Lied Expression générale
Lied I Calme, sérénité
Lied II Exaltation amoureuse
Lied III Doute, étonnement
Lied IV Bonheur tranquille
Lied V Excitation, appréhension du mariage
Lied VII Joie fébrile de la maternité
Lied VIII tristesse et douleur du deuil
Postude Sérénité
1 - Lied I – Depuis que je l'ai vu : Seit ich ihn gesehen *
(*) texte original en allemand, version française pour la compréhension de l'étude.
Le texte d'Albert von chamiso *
Depuis que je l'ai vu,
J'ai l'impression d'être aveugle.
Où que je regarde,
Je ne vois que lui.
Comme dans un rêve éveillé,
Son image se dresse devant moi,
Et, dans la plus profonde nuit,
Elle surgit encore plus brillante.
Tout est sans éclat et sans couleur
Autour de moi.
Les jeux de mes sœurs
Ne m'intéressent plus
Je préfère pleurer
En silence, dans ma petite chambre.
Depuis que je l'ai vu,
J'ai l'impression d'être aveugle.
Analyse
Deux strophes, 8 lignes, 3 phrases chacune. La musique est la même pour les 2 strophes et colle au texte, climat de tristesse. Le larghetto doux en ¾ soutient ce climat. Le piano reprend, en plus de ses accords, la mélodie de la voix : soutient mélodique. Il y a une unité de la voix et de la musique. Prélude et postlude pianistique. Faible ambitus et répétition de certaine note comme fa, sol …dans le deuxième système on a un début de figuralisme quand le texte dit «son image se dresse devant moi » on retrouve cette sensation de «dresser devant moi » avec les notes qui font un envol de la à mi.
Tonalité du morceau si bémol majeur. Le choix du si bémol n'est pas anodin tonalité triste, souvent employée pour les requiem. Nous pouvons imaginer que les autres Lieder seront plus gais car les notes sont montées de fa à si. (retour à la tonique)
2 - Lied II – lui, le plus noble de tous *
Le texte d'Albert von chamiso*
Lui, le plus noble de tous,
Si tendre, si bon !
Lèvres pures, yeux limpides,
Esprit clair et courage !
Comme dans les immensités bleues
Brille radieusement chaque étoile,
Il brille dans mon ciel,
Clair et noble, sublime et lointain !
Va, va ton chemin !
Je ne veux que contempler ton éclat,
Que le contempler en toute humilité,
Qu'être heureuse et triste !
Dédaigne mes prières silencieuses
Qui ne veulent que ton bonheur ?
Dédaigne-moi, moi qui ne suis rien,
O étoile de splendeur !
Seule la plus méritante de toutes
Doit être l'heureux objet de ton choix,
Et je bénirai l'élue
Mille et mille fois.
Alors, je me réjouirai et pleurerai,
Et je serai heureuse, heureuse ;
Et si mon cœur doit se briser
Brise-toi, ô cœur, qu'importe !
Analyse
Les strophes et les phrases sont plus courtes, la joie arrive. Nous ne sommes plus dans la complainte mais dans la gaieté. Au niveau musical, les strophes 1 et 2 sont identiques, les strophes 3 et 4 sont identiques. La musique est plus envolée, la joie est plus perceptible et accentuée par une indication de nuance fortissimo. C'est l'exaltation de l'être aimé : musique poignante avec de belles basses au piano et une batterie de croches. Ambitus plus important que dans Lied I. Ce Lied pourrait presque rentrer dans la tradition schubertienne et non schumannienne. Idée de cycle aussi dans le Lied car à la fin la musique reprend le thème énoncé dans la première strophe. La tonalité principale du Lied est mi-bémol Majeur.
Encore dans ce Lied, comme dans le premier, la voix commence sur la dominante, indication de suite et non de début, sinon nous aurions eu un début sur la tonique (dans le Lied précédent fa) ici il s'agit de si.
3 - Lied III- Je ne puis le comprendre ni le croire*
Le texte d'Albert von chamiso*
Je ne puis le comprendre ni le croire,
Un rêve a dû me tromper,
Comment, parmi toutes A-t-il pu me choisir,
Moi, pauvre fille, et m'élever jusqu'à lui ?
Il me semble qu'il a dit :
« Je suis pour toujours à toi »
Il me semble – mais je rêve encore,
Cela ne pourra jamais être.
Que je meure dans ce rêve, bercée sur sa poitrine …
Que je boive la mort heureuse
Dans les larmes d'une joie infinie !
Analyse
Les accords staccato au piano donne l'impression de doute dans la première strophe. Faible ambitus. Sur be ruckrt (tromper). L'altération accidentelle de fa dièse, accentuant le doute. La 2ème strophe est différente.
Dans la 3ème strophe on retrouve la mélodie de la 1ère strophe mais avec un tempo plus lent. Sur le texte «un rêve a dû me tromper », on entend le piano qui fait le rêve. Schumann arrive à exprimer le doute par des petites notes scandées. Avec «je suis toujours à toi » il rompt cet accompagnement saccadé qu'il reprend dans la 3ème strophe de forme ABA (forme sonate). La fin est plus suspensive et on se replonge dans le rêve. Cela ne ressemble pas au début.
La tonalité principale est Do mineur(tonalité triste). La première note chantée est sol, on débute encore sur la dominante.
4 -Lied IV – Toi, bague que j'ai au doigt*
Le texte d'Albert von chamiso*
Toi, bague que j'ai au doigt,
Ma petite bague en or,
Je te presse dévotement sur mes lèvres
Et sur mon cœur.
J'étais arrivé au bout
Du beau rêve paisible de l'enfance.
Je me trouvais seule perdue,
Dans un vide désolé, sans fin.
Alors, bague que j'ai au doigt,
Tu m'as, la première,
Ouvert les yeux
Sur l'inépuisable valeur de la vie.
Je le servirai, vivrai pour lui,
Serai à lui tout entière.
Et, me donnant à lui, serai
Transfigurée par son rayonnement.
Toi bague que j'ai au doigt,
Ma petite bague en or,
Je te presse dévotement sur mes lèvres
Et sur mon cœur.
Analyse
C'est l'annonce du mariage. Très doux, impression de berceuse, de rond, comme un anneau. Ce Lied IV est construit sous la forme d'un rondo (8) Soutient mélodique du piano – forme couplet refrain et entre chaque refrain le couplet change. Le piano peut être comparé à l'homme, et la voix à la femme. Le piano est très présent dans ce Lied et doux à la fois. Tonalité principale Mi-bémol Majeur comme le Lied II, retour de tonalité, accentuation de l'idée de cycle par ce come-back tonale. Pas de prélude pianistique, la voix commence seule et pas sur la dominante pour une fois.
5 - Lied V- aidez-moi, ô sœurs amies*
Le texte d'Albert von chamiso*
Aidez-moi, ô sœurs amies,
A me bien parer !
Servez-moi, aujourd'hui dans mon bonheur.
Soigneusement,
Ceignez mon front
De myrte en fleurs
Contente
Et le cœur joyeux,
Je me blottissais dans les bras du bien-aimé
Mai lui,
Le cœur anxieux,
Attendait impatiemment ce jour.
Aidez-moi, mes sœurs,
Aidez-moi à bannir
Cette angoisse absurde,
Que je puisse l'accueillir
L'œil clair
Lui, source de toute joie !
Es-tu mon bien aimé,
Venu à moi ?
Me donnes-tu, soleil, ton éclat ?
Avec dévotion,
Avec humilité
Je m'incline devant mon maître.
Répandez des fleurs,
O sœurs, devant lui,
Apportez-lui des roses en boutons.
Mais vous, sœurs,
Je vous salue avec peine,
Même si je quitte joyeusement votre
Compagnie.
Analyse
Plus rapide et plus léger au piano. Prélude et postule pianistique. Lied composé sous la forme d'un rondo Musique plus populaire et gaie accentuée par l'indicatif de nuance «ziemlich schnell »(plutôt vite). Changement de tessiture au piano pour les accords : passage de clé de sol à clé de fa (3ème et 4ème système). Le piano marche par trois mesures au début sauf à la fin de la strophe B où on a une batterie de croches. La tonalité principale du Lied est si bémol majeur : retour de la tonalité du Lied N°1. début du chant sur la dominante. L'indication «immer mit pedale » (toujours avec la pédale) montre une présence volontaire et continue du piano.
6 - Lied VI – doux ami tu me regardes*
Le texte d'Albert von chamiso*
Doux ami, tu me regardes,
Surpris.
Tu ne peux comprendre
Pourquoi je pleure.
Laisse les inhabituelles
Perles de mes larmes
Trembler joyeusement
Dans mes yeux.
Mon cœur est si anxieux
Et pourtant si joyeux !
Que ne puis-je m'exprimer
Avec des mots !
Viens, pose ta tête
Sur mon sein,
Je vais te murmurer
A l'oreille toute ma joie.
Comprends-tu à présent
Les larmes que je verse ?
Ne devais-tu pas les voir,
Mon bien-aimé ?
Reste sur mon cœur.
Sens-le battre,
Que je te serre fort
Plus fort, contre moi !
A côté de mon lit,
Il y a place pour le berceau
Qui cachera
Mon tendre rêve.
Et quand, au matin,
Le rêve s'éveillera,
C'est ton image du berceau
Qui me sourira.
Analyse
C'est la naissance : doux et étiré au piano. Langsam mit innigen (lent et intérieur). Partie B les notes changent la voix aussi car il n'y a plus de mystère – tout est dit la naissance est annoncée. Le texte est subtilement romantique : la joie et la tristesse s'y mêlent : « trembler joyeusement », «mon cœur est si joyeux et pourtant si anxieux », «les larmes que je verse, toute ma joie ». La tonalité principale du Lied est Sol majeur. Pour un Lied gai on revient sur une tonalité en Majeur et sur Sol pas encore utilisé. Prélude et postlude pianistique. Accords au piano étendus, du moins pour la première partie du Lied (les 4 premiers systèmes) notes tenues, valeur longues rondes ou blanches. Les indications de nuances sont discrètes « piano ». Passage d'une clé à l'autre pour rester dans le registre médium. Dans la deuxième partie du Lied on note un changement de tonalité on passe en Do majeur, tonalité gaie par excellence puis on commence sur la dominante (sol) au chant. Le piano joue une batterie de croches tout en soutenant la mélodie. On pourrait presque penser aux cris du bébé à venir.

Commentaires
Caroline B. le 07/10/2009 à 22:17:37Merci!
Article très très intéressant. Un peu difficile sans la partition. Depuis cette lecture j'ai acheté le CD.