c- Musique et peinture ( 1ère partie)
Peinture et musique

Préambule
Ce cours pourrait prendre des années tellement le lien entre la musique et la peinture, entre les peintres et les musiciens est important et complexe. J'ai choisit pour l'illustrer un cas précis de relation peinture/musique.
J'ai souhaité pour illustrer ce cours sur « peinture et musique », faire un rapprochement thématique, expressif et émotionnel entre l'ensemble décoratif de Maurice Denis, peintre et théoricien français des Nabis et un des Lieder de Robert Schumann : Frauenliebe und Leben.


Introduction
Il nous faut tout d'abord situer le compositeur dans son époque, l'époque romantique et son cycle de Lieder parmi ses œuvres. Dans un deuxième temps nous situerons le peintre dans son époque et parmi ses contemporains, et nous pourrons procéder à un rapprochement entre les deux artistes et les deux œuvres.
Robert Schumann est né en 1810 et Maurice Denis en 1870. Le premier fait partie de la première génération de compositeur romantique allemand, le second fait partie du courant de l'art nouveau inspiré des travaux syncrétiques de Gauguin.
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A – l'Epoque Romantique
Il faut vraiment redéfinir ce terme. Il y a d'une part l'époque romantique qui débute vers 1800 et qui elle même se décompose en plusieurs mouvements. Et d'autre part le romantisme qui englobe l'art musical, pictural, sculptural …qui est définie selon certains critères.
Le romantisme littéraire devance le romantisme musical, il s'agit d'un courant né en Allemagne avec des écrivains tels que Novalis, H. Heine, le recueil de J.G. Herder, Schiller, Gottfried… Le courant du Sturm und Drang (tempête et passion). Déjà amorcé en France par les écrits de Jean Jacques Rousseau. Cette époque suit de près l'époque classique et pourtant tout s'oppose à l'esprit des lumières et au classicisme musical fièrement représenté par Haydn ou Mozart. Ce nouveau style musical met en évidence la valorisation de l'individu et l'exaltation des sentiments. Il s'appuie sur les thèmes présents dans la littérature romantique comme la liberté, le héros, la nature et la raison, l'irrationnel, le mystère et les ténèbres, l'obsession et la souffrance.
Au style classique très limpide et structuré s'oppose l'obscurité d'un univers d'amour et de sentiments complexes, confus et douloureux. Ces thèmes de douleur, d'amour et d'expérience déçue ne sont pas nouveaux, certes, mais ce n'est pas tant le contenu, mais le contenant qui change : C'est à dire les moyens utilisés par les romantiques pour mettre en exergue ces différents thèmes.
Ils cassent les valeurs du classicisme communément admises, et font éclater ces formes vers des procédés d'expression purement personnel et propre à chacun en constante évolution «durch componiert » littéralement «composé au travers », en perpétuel mouvement… Le musicien de cette époque romantique rejette systématiquement tout langage musical ayant déjà fait ses preuves, qu'il soit de l'époque classique, baroque, médiévale (bien que certains s'en inspirent) ou autre. Il faut du «neuf » ! L'originalité dans la sensibilité devient l'apanage de ce nouveau groupe de musiciens. Ce musicien renaissant revendique pleinement l'incompréhension de son œuvre et même la souhaite fortement. Rappelons au passage que nous sommes à l'époque où le milieu littéraire français, comme allemand, fourmille de grands penseurs et philosophes : Georges Sand (1804), Charles Augustin Sainte-Beuve (1804), Victor Hugo (1802).
Le musicien romantique veut réserver sa musique à une élite musicale ou littéraire. Ce que l'écrivain, le poète, le peintre ou le musicien de l'époque communique ou véhicule aux travers leurs œuvres n'est autre qu'un climat d'angoisse ou de lutte. Schumann écrivait l'année du carnaval : « si vous me demandez le nom de ma douleur, je ne peux pas vous le dire. Je crois que c'est la douleur elle-même, et je ne saurais pas la désigner plus justement ».
Une autre source du romantisme est le mysticisme, la recrudescence des religions, des fausses croyances, des sectes qui sont souvent la révélation d'un mal être général.
On peut dire qu'il existe plusieurs courants du romantisme :
- Le premier avec des musiciens et compositeurs tels que Chopin, Schumann, Mendelssohn Berlioz et Liszt, Schubert qui écrit dans son journal (24 mars 1824) : « la douleur aiguise l'esprit et rend l'âme plus forte ; la joie au contraire, ne s'en préoccupe guère, amollit les sens et rend frivole »
- Le second avec Brahms
- Le troisième courant qui amènera vers le post romantisme, où l'évolution musicale, se fera grâce à une nation brillante et éclatante, l'Allemagne avec Wagner, Malher en opposition presque avec le néoclassicisme des français de l'époque tels Bizet, Camille Saint-Saëns, Gabriel Faure…
B – Robert Schumann, sa vie, son œuvre

Ce compositeur allemand est l'une des figures marquantes du romantisme, sa vie privée comme sa vie musicale furent toutes deux marquées par une quête de l'infini, et une dualité permanente.
Il est né le 8 juin 1810 à Zwickau, en Saxe.
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Maison Natale de Schumann
Dès sa naissance, il baigne dans un univers littéraire, son père était libraire, ce qui le conduira à découvrir et à «dévorer » les grands auteurs. Il passa sa scolarité à Leipzig et à Heidelberg. Sa scolarité ne fut tout d'abord pas tournée vers la musique, sa mère refusant qu'il emprunte une voix non lucrative à ses yeux.
Par la suite, il devint Excellent élève de piano auprès de son professeur Friedrich Wieck, il était très assidu, passionné, voir excessif . Schumann veut et veut toujours apprendre, faire mieux que les autres, être le pianiste concertiste de son époque. « Schumann s'acharne…Le piano n'est pas assez docile, la technique est rebutante, lente à venir ; obsédé par le grand exemple de Paganini, impatient de brûler les étapes, il a l'idée saugrenue, pour assurer l'indépendance de son quatrième doigt, de travailler avec le médius de sa main droite maintenu immobile par une ligature. Au printemps de 1832 sa main est paralysée. » (1)
Toute ses chances de voir sa carrière de concertiste se réaliser tombèrent à l'eau, et il se tourna vers ses premières amours : l'écriture et la composition. Schumann écrivait en 1830 à sa mère «ma vie a été une lutte de vingt ans entre la poésie et la prose…ou si tu veux entre la musique et le droit…mais ici comme là-bas je me suis senti irrémédiablement voué à l'art »(2).
Cette Passion n'avait d'ailleurs jamais quitter Schumann, car Jean Paul Richter était depuis l'enfance au fond de lui. Ce qui a été l'élément déclencheur pour que Schumann quitte ses études de droit, c'est un concert de Paganini, entendu à Pâques à Francfort. Il fonde en 1834 die Neue Zeitschrift für Musik (Nouvelle gazette musicale). Un grand bonheur arriva dans sa vie et en 1840 il put enfin épouser la fille de son célèbre professeur, Clara Joséphine Wieck, (après de long et douloureux atermoiements avec le père de celle-ci, plusieurs années de négociations et de transactions) elle-même pianiste virtuose et projeta ses désirs refoulés de concertiste sur sa femme.
Clara Wieck a 16 ans - future femme de Schumann *
Ce mariage lui assure une stabilité affective qui se ressent sur sa production de l'époque, car 1840 est l'année des lieder. Viennent ensuite encore deux années de forte production ou chaque année est bien distincte de l'autre : 1841 compositions symphoniques, 1842 compositions pour la musique de chambre. La personnalité de Schumann, très complexe, le fait passer d'un état très créatif et productif (1849-51-533) à un état de néant où il n'est plus capable de travailler : trop de romantisme tue le romantisme !
En 1850 il devient directeur musical pour la ville de Düsseldorf. Mais ces vieux démons reviennent et ses nombreuses crises de démence et de désespoir le poussent à donner sa démission une fois de plus et tente de se suicider. Il fut par la suite interné près de Bonn où il mourut le 29 juillet 1856 après de nombreuses heures d'atroces souffrances.
2 - L'œuvre de Schumann
Son œuvre est marquée par sa personnalité à la fois complexe, perturbée et double. Schumann fait partie des romantiques qui ont porté le Lied à son apogée, en partie grâce au piano qui passe du statut passif d'accompagnateur à celui actif d'acteur. Les cycles qu'il compose notamment les Dichterliebe (les amours du poète) ont une cohérence qui renforce le pouvoir de chaque Lied.
On remarque très nettement chez Schumann son univers intérieur : tantôt triste tantôt gai, doux rêveur (Eusebius), vaillant (Florestan)(3). Et surtout profondément imprégné de littérature et inspiré de sa vie personnelle. Il exorcise par la musique ses vieux démons. Son obsession du double est encore plus marquée dans ses Lieder : Liederkreis, Dichterliebe, Frauenliebe und Leben.
3 - Ses différentes Influences littéraires
Très tôt Schumann baigna dans un univers littéraire et beaucoup de ses œuvres en son le témoignage : il s 'inspire des écrits de Jean Paul Richter, E.T.A. Hoffmann, Goethe. Heinrich Heine…S'il utilise très souvent Florestan et Eusébius dans ses écrits, son obsession du double est la plus visible dans ses Lieder : Il laisse au piano le soin de servir le texte. Le piano n'est pas juste un accompagnement, l'utilisation des nuances, des formes musicale, des notes, des silences lui permet de servir les nuances des poèmes. Il voit dans le poète son double.

Jean-Paul Richter*
4 -Schumann et le lied
C'est seulement à l'âge de 30 ans que Schumann se met à la composition des Lieder. Il en compose 248. Avant cette date, il ne concevait pas de mettre des textes en musique, mais son problème de main et son récent mariage font de lui un autre homme, un homme rêveur qui se laisse aller au romantisme et à l'écriture. Il a composé certains lieder peu de temps avant son mariage.
Robert Schumann vers 1823
Il ne faut pas penser que Schumann s'est lancé dans l'écriture et la composition par dépit, c'est plus son envie et son goût littéraire qui ont fait de ce concertiste déchu un compositeur de Lieder à la fois courts et intenses souvent agencés en cycle. L'année de son mariage avec Clara Wieck est riche en production car il en composera 130, les autres s'étalonneront entre 1840 et 1854. Schumann disait à propos du piano : « souvent, je sens le désir de démolir le piano » il me paraît trop étroit pour développer pleinement mes pensées.
Ces lieder à la fois gaies, et tristes ont fait écrire à Schumann sur un courrier destiné à Clara : « Depuis hier matin, j'ai écrit 27 pages de musique dont je ne puis te dire que ceci : c'est qu'en les composant j'ai ri et pleuré de joie… adieu, ma Clara ! Les sons, la musique me tuent en ce moment, je sens que j'en pourrais mourir. Ah ! Clara quel bonheur divin d'écrire pour le chant ! J'en ai été trop longtemps privé. ». Schumann a vraiment tout du compositeur romantique. L'amour oui, mais l'amour triste, la joie, mais une joie qui fait pleurer, complexité des sentiments amoureux, passage obligé d'un compositeur romantique dans une époque de doute et de quête.
5 -Schumann et les poètes
Schumann sait judicieusement sélectionner ses poètes, il s'entoure des plus grands comme Goethe (il s'est inspiré de 18 de ses poèmes pour certains de ses lieder), Kerner, Lenau, Mosen, Heine, Ruckert, Chamiso (célèbre grâce à son Peter Schlemihl, l'homme qui a perdu son ombre) et Eichendorff. Les poèmes d'Heine ont servi de support à 38 Lieder, les amours déçus de ce poète ont servit des textes merveilleux que chérissait Schumann. Il disait : « composer sur des mots faibles m'est une abomination ». Heine, ami d'Honoré de Balzac et George Sand, et des compositeurs tels que Louis Hector Berlioz et Frédéric Chopin.
Pour Schumann chaque mot a son importance et demande d'être soutenu ce qui peu laisser penser qu'aucune cohésion n'existe au contraire de la fluidité de Schubert. Mais chaque cycle possède une cohésion interne précise selon les règles de Schumann : il utilise le retour des thèmes d'un lied à l'autre faisant ainsi appel à l'esprit du cycle et du retour, il joue sur les changements de tonalité et sur les postludes et préludes laissant ainsi planer le doute d'une fin et d'un début éventuel et confirme la continuité.
6 - La simplicité au service du texte
On peut être surpris par la simplicité et l'absence de structures complexes des compositions de Schumann. Il compose de petites pièces courtes souvent regroupées dans un ensemble structuré : Les papillons (12 pièces), Davidsbündler (18 morceaux) scènes d'enfants (13 morceaux), les cycles…c'est un des seuls compositeurs de cette époque à avoir oser composer de la sorte. A l'époque du Durchcomponiert c'était impensable ! Ce style de petits morceaux était autrefois plus utilisé à l'époque classique et même baroque avec des compositeurs comme Scarlatti, Haendel … aurait-il gardé une âme d'enfant ?
Même les titres sont évocateurs : Papillons (1831), Scènes d'enfants (1838), et l'Album pour la jeunesse (1848). Les titres en apparence seulement sont évocateurs d'une joie de vivre : les amours du poète, l'amour et la vie d'une femme, le paradis, papillons… tel un enfant il aime les créations imaginaires, comme d'autre avant lui il compose 6 fugues sous le nom de BACH, mais plus surprenant et ludique il composa une série de variations sur un thème inventé en partant des lettres d'une jeune femme. (4)
D'après Cyril scott, Schumann eu une influence sur l'art pictural. « Son influence fut à l'origine d'une école connue sous le nom de Jugenstil. Ce style se fit essentiellement sentir chez les postimpressionnistes et leurs successeurs, car si l'on étudie l'esprit du post-impressionnisme, on ne manque pas de remarquer qu'il est caractérisé par la naïveté. Les dessins et peintures inspirés à cette école semblent avoir été exécutés par des enfants. Arbres, maisons, formes humaines, tout suggère la main et l'esprit de l'enfant. Ce style se rencontre déjà a l'état embryonnaire dans les œuvres de Gauguin et de van Gogh et encore plus développé dans celle de Picasso ». (5)
Schumann faisant lui aussi parti du courant impressionnisme musical avec d'autres compositeurs qui eut pour chef de file Claude Debussy influencé par le courant impressionnisme pictural français (Monet, Renoir…) et littéraire avec Verlaine, Baudelaire et Mallarmé.

Commentaires
jeanine le 26/06/2008 à 13:07:13travail remarquable très enrichissant.